Blog de Wally

Ce qui est hors des gonds de la coutume, on le croit hors des gonds de la raison. - Montaigne

J.O. Mexico 1968 : Tommie Smith se souvient

Lu dans Direct Soir :


Tommie Smith, John Carlos et Peter Norman.
«Quand j’étais étudiant, j’ai créé avec des amis une organisation qui s’appelait le PODH (projet olympique pour les droits de l’homme), dont je suis devenu naturellement le porte-parole, étant athlète et disposant d’une visibilité à portée internationale. Le but de cette organisation consistait à soulever tous les problèmes d’ordre racial, social, liés à la condition des Américains noirs, entre autres. Notre association prônait simplement l’égalité. Pendant plus d’un an avant les JO, nous nous sommes réunis afin de réfléchir ensemble à l’action à mener. Le boycottage ? L’idée fut abordée.Mais étant donné le mal que je m’étais donné pour en arriver là, nous avons opté pour une autre solution. Laquelle ? Nous n’en savions rien.

Je n’avais qu’une certitude, c’est que l’option choisie passerait forcément par un sacrifice. Le mien.Arrivé à Mexico, la veille de la course, je ne sais toujours pas quoi faire pour exprimer nos convictions. Je sais seulement que l’action doit être visible, respectueuse et silencieuse, comme toutes les entreprises de Martin Luther King, que j’avais entendu en 1963 en Géorgie, et qui fut mon modèle durant toute mon existence. En prenant le départ du 200 m, je veux gagner la course non pas pour le titre, mais pour avoir l’occasion de faire un geste fort. C’est cette motivation qui m’envoie sur la plus haute marche du podium.
Quelques minutes avant de gravir l’estrade, je patiente avec l’Australien Peter Norman, médaillé d’argent, et mon compatriote américain John Carlos, troisième. C’est en voyant une paire de gants noirs dépasser de mon sac que je sais : lever mon poing ganté en signe de puissance, la tête baissée pour prier, et sans chaussures, symbole de la pauvreté des Noirs américains. Je vais immédiatement voir John Carlos, auquel j’explique ma démarche. «Fais ce qu’il te semble bon», me répond-il. Je lui explique que je ne mettrais qu’un seul gant, et lui demande s’il veut porter l’autre, sans lui dire de faire ce que j’allais accomplir. John prend le gant, au moment où nous nous avançons vers le podium.
Lorsque je brandis mon poing vers le ciel, j’ignore si John fait comme moi, puisque je suis devant lui. Ce n’est qu’après que je vois les images. Et si nous ne levons pas la même main, c’est parce que les gants sont issus de la même paire! Pendant l’hymne américain, je suis en prière, seul, replié sur moi-même.Mais après, je suis obligé de me tourner vers le public. Je réalise subitement la portée de mon geste silencieux. Est-ce bien? Est-ce mal? Je viens de faire ce que personne ne veut voir. Je sais que je vais avoir de gros problèmes ! Et ils arrivent très vite. Instantanément, je suis rejeté par le Comité international olympique, dont le président, Avery Brundage, est américain! Je rentre chez moi, au Texas, en sachant que ma vie d’athlète est derrière moi. Je viens d’avoir 24 ans. Les menaces de mort inondent ma boîte aux lettres,mais jamais je n’ai regretté mon geste. Il aura, à son niveau, changé le monde.»

A noter que seul l’australien Norman, arrivé 2ème, avait pu rester à Mexico, non sans avoir reçu un avertissement de Judy Patching, en charge de l’équipe australienne. En effet, Norman avait clairement soutenu les deux athlètes noirs en portant un insigne de soutien à leur cause.
Norman subit un véritable ostracisme de la part des autorités sportives de son pays. Malgré d’excellents résultats (troisième) aux épreuves de sélection pour l’équipe d’athlétisme des Jeux Olympiques d’été de 1972, il ne fut pas sélectionné.
Tommie Smith et John Carlos firent le voyage vers Melbourne en 2006 pour assister à ses obsèques et portèrent son cercueil.


Statue commémorant le geste de Tommie Smith et de John Carlos lors des Jeux Olympiques d’été de 1968 (Université d’état de San Jose). A la place du numéro 2, celle où se tenait l’Australien Peter Norman, on peut voir une plaque qui rend hommage au support de Peter Norman pour ses collègues athlètes.

2 Replies to “J.O. Mexico 1968 : Tommie Smith se souvient”

  • Je suis allé récemment en Australie et un film est sorti sur cet événement. En fait, le fils de Norman a mal pris le fait que la statue ne comporte pas son père décédé, alors qu’il a soutenu activement Carlos et Smith. Il révèle aussi que Carlos a exigé de se faire payer un billet d’avion avec sa femme pour assister aux funérailles de son père. Enfin, ce film parle de la mise à l’écart de Norman par le mouvement olympique australien. Qualifié pour les JO de Munich, les Australiens ont préféré le laisser à la maison plutôt que de gagner une médaille avec un non-raciste.

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