Blog de Wally

Ce qui est hors des gonds de la coutume, on le croit hors des gonds de la raison. - Montaigne

Deniau baisse pavillon

Si je devais définir Jean-François Deniau, je dirais qu’il fut ambassadeur, ministre, écrivain, académicien, négociateur sur de nombreux terrains de guerre (Afghanistan, Bosnie, Erythrée, Cambodge, Kurdistan, Liban,…), membre de la commission européenne, baroudeur, député, journaliste, marin et surtout honnête homme en colère, curieux du monde et des hommes.

Il vient de s’éteindre dans l’indifférence quasi-générale. Je m’étonne d’en être étonné. L’abbé Pierre et Jean-François Deniau nous quittent dans la même semaine. Sale temps pour la colère. L’époque est au consensus et au sourire. Il ne fait pas bon être contre et le dire. “Il faut savoir garder sa capacité d’indignation” disait l’abbé.

Je ne peux que vous conseiller pour en apprendre plus sur ce personnage hors du commun la lecture de ses deux tomes de mémoires intitulés “Mémoires de 7 vies ». Pour les plus paresseux, un plus petit ouvrage : “Ce que je crois ».
Mais trêve de bavardages. Je lui laisserai la parole avec quelques extraits tirés de ses différents livres :

“J’ai vécu parmi des populations dites «primitives» parce qu’elles sont un peu plus subtiles que nous. Dans leur langue, contrairement à nous, elles appellent le passé ce qui est devant soi. Parce que le passé est connu, on peut le voir. Il n’inquiète pas. Et elles appellent l’avenir, contrairement à nous, ce qui est derrière soi. Parce que l’avenir est ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne connaît pas et donc qu’on redoute autant qu’on l’espère.”

“…Pour qu’on sache partout, dans tous les cœurs, qu’il était possible de se soulever. Gagner, c’était une autre affaire, cela viendrait un jour.”

“Hors de toute hiérarchie et de tout réseau, un homme, seul, souvent sans grade ni expérience dit «non». Un jeune homme en vacances saute dans un bateau de pêche et rejoint l’Angleterre. Deux jeunes gens en pique-nique sur une plage normande à la fin de l’été 40 recueillent un pigeon voyageur : c’est le début d’un réseau. Pas de règles. Rien que des particuliers. Des «originaux», comme on disait avec mépris. Les originaux ont gagné.”

“L’espérance commence avec le refus de désespérer. Comme le courage, la vie, l’honneur des hommes : avec la capacité de dire non”

“Les autorités qui font des phrases dans les réunions de cabinet ont-elles jamais compté le poids de leurs mots en morts ?”

“La dégradation d’un régime ou d’une époque se manifeste quand se répand la formule « puisque tout le monde le fait. »”

“Talleyrand, nommé ministre, a comme première parole : «Maintenant, je vais faire une immense fortune. » On connaît l’opinion de Napoléon sur Talleyrand : «de la merde dans un bas de soie».
Le régime actuel manque de bas de soie.”

“Comment avoir été si désordonné pour à la fois en faire trop et si peu ? Si peu que de ne pouvoir laisser en testament que pêle-mêle tout ce que j’ai désiré, voulu, cherché, cru et parfois osé. J’aurais pu, j’aurais pu, le voilà, le mode du malheur. Pardonnez-moi, ceux que j’ai aimés trop, mal, pas assez, jamais assez. oubliez-moi, amis déçus, essais abandonnés, espoirs sans suite. Que vive ce monde immense et les autres plus grands encore, forêts magiques, océans étoilés, horizons plus lointains, nuits sans frontières, monstres des profondeurs. A vous peuple sans nom de la chaîne des temps, fantômes de nos pères et de nos petits-fils, passants de notre histoire, vagabonds de nos rencontres, inconnus de nos songes, salut. Dans un poing serré peut-on enfermer le vent ? Salut le vent. Il reste un peu de sable sous les ongles. Salut le sable. Un peu de sel sur les lèvres. Salut la mer. Je lègue tous les souvenirs dont j’ai rêvé et que je n’aurai jamais. Saluez les enfants pour moi.”

4 Replies to “Deniau baisse pavillon”

  • Je ne le connaissais pas. J’ai entendu son départ avant-hier à la radio. Merci pour ces extraits. Comme souvent malheureusement, c’est par leur adieu que les grands hommes viennent à notre rencontre.

  • Je suis d’accord avec KwAame, je vais donc me précipiter sur les lectures de Deniau données en référence ainsi que sur celles d’Ormesson (qui a si bien parlé de son ami Deniau à la radio que ça m’a donné envie de les lire!) sans attendre sa fin.

  • Parfois l’hommâge rendu est inversement proportionnel à l’aura du type qui s’en va… c’est le cas ici, curieux, à croire que le chifonnier a fait de l’ombre au politicien, pour une fois…
    Sale temps pour la colère en tout cas oui….

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