Contador a marché sur Armstrong
21 juillet 2009
Exercices de styles sur le tour de France, pas façon Queneau, non, plutôt sauce Blondin… de l’Antoine de la grande époque…
Pêché dans Libé hier, Jean Louis Le Touzet nous offre ce plaisir. Quand le journalisme sportif retrouve ses lettres de noblesse, le jour des célébrations du 40ème anniversaire du premier pas d’Armstrong sur la lune..
“Contador a marché sur Armstrong
Tour de France. L’Espagnol, nouveau maillot jaune, a éclipsé l’Américain, hier en Suisse.
Par JEAN-LOUIS LE TOUZET

L’Espagnol Alberto Contador (Astana) (d) au côté de Lance Armstrong dans la 15e étape du Tour de France, le 19 juillet 2009. (© AFP Pascal Pavani)
Le Valais fut le théâtre du roman œdipien que le Tour 2009 attendait, mais sans trop y croire. En tuant le père Lance Armstrong, qui finit 9e de l’étape à 1’35’’ du vainqueur du jour, Alberto Contador, ce dernier, par la même occasion, s’est marié au maillot jaune qu’il convoitait : «On était cinq dans la montée, et je devais attaquer pour creuser l’écart. Je suis tellement heureux !» Ça, c’est pour la barbe de Freud.
Blinde. Pour ce qui concerne le cyclisme, le roman de la journée fut rasoir malgré une échappée de neuf coureurs que le peloton, lancé à toute blinde, souffla comme une chandelle. Rasoir, sauf donc jusqu’au dernier chapitre très enlevé écrit avec le sang d’un mouflon sacrifié : la montée vers Verbier, 8,8 kilomètres à 7,55 %, où s’est joué l’assassinat de Lance Armstrong : le duc de Guise du cyclisme, l’homme qui, durant tant d’années, avait défenestré la concurrence. Lance a été achevé d’une balle perdue quand les Saxo Bank des frères Schleck ont attaqué d’un feu nourri les premiers lacets. Alberto Contador : «C’est là que tout s’est joué, quand les Saxo ont commencé à travailler pour faire exploser le petit groupe que nous formions. C’est justement là que j’ai décidé de partir. J’avais besoin d’une grande étape comme celle-là. Mais j’étais très bien, même si on doute toujours de soi.»
La vacuité des plans de LanceArmstrong s’est effondrée dans un nuage de poussière, malgré les efforts de son coéquipier Klöden, qui l’a aidé à ne pas périr enseveli sous les minutes. Pour tout dire, c’était presque poignant de voir cet homme incombustible se consumer dans la montée : «J’étais vraiment à la limite, dès le départ, à la limite», dira le masque de cire.
Lance ? On ne lui connaissait pas cet air de mouflon borné, qui freine pour monter dans la bétaillère de l’histoire du Tour. Doit-on considérer, justement, que l’histoire de Lance Armstrong en route pour une huitième ascension en ballon sur le Tour de France s’est achevée hier ? Deuxième au général à 1’37’’ de Contador, l’Américain considérait en tout cas que ses chances de victoire avaient pris fin dès Vilette-le-Châble, là où la route monte méchamment : «Il faut s’incliner devant meilleur que soi. Je me mettrai à son service.»
Sapins. Inclinons-nous devant cette noblesse d’épée. Hier, que restait-il de Lance ? Sa canne à pommeau d’argent, qui ne fut pas d’une grande utilité. Cela dit, il faut toujours se méfier de la canne-épée. Le suiveur a suivi le service funèbre de son Lance dans cette montée sèche. Que de lys parfumés et de couronnes coûteuses : «C’est un honneur de savoir que Lance va se mettre à mon service», a déclaré Alberto Contador, l’homme-enfant.
Le registre est ouvert. Lance se repose dans la vallée et sera visible à Aigle, où il donnera une conférence de presse. Les suiveurs s’y rendront en cortège et en grande tenue de deuil. Cela dit, cette étape sentait quand même un peu le formol. La montée funèbre a justifié ces impressions. Pour ce qui est de la concurrence, excellente opération du Britannique Wiggins (Garmin), cinquième de l’étape et qui se classe troisième du général, à 1’46’’ de Contador. Klöden (Astana) est quatrième, Andy Schleck (Saxo Bank), cinquième.
Trois Astana, donc, dans les cinq premiers. Ce Bradley Wiggins est surprenant. C’est la preuve vivante qu’un mouton à queue plate peut grimper dans les sapins. C’est la fameuse théorie de l’évolution de l’espèce. Comment ça ? Wiggins est double médaillé d’or olympique (2004, 2008) en poursuite individuelle. Un rouleur, mais qui grimpe aux arbres. Ce n’est certes pas nouveau sur le Tour. Mais disons que le suiveur, souvent refroidi, garde le petit doigt sur la sonnette d’alarme.
Vernis. A quoi bon que Lance Armstrong laisse partir son ancien équipier pour que, ensuite, sa propre équipe le crucifie de cinq secondes pour ce sale gosse de Mark Cavendish, qui sera ensuite déclassé pour avoir joué des coudes ? Cette équipe Colombia, montée sur les cendres de la T-Mobile, aurait-elle gardé le vernis de bêtise qui recouvrait la formation de Jan Ulrich ?
Le suiveur, malgré les poils dans les oreilles, a entendu le message d’Alberto Contador dans l’oreillette : «Le Tour n’est pas terminé. On va rentrer dans la dernière semaine et je m’attends à des attaques.» Aujourd’hui : repos, c’est-à-dire journée de transactions dans le peloton. Hier, les cloches sonnaient l’angélus dans la vallée, et la Suisse était vertigineusement belle dans le couchant, au terme d’une journée où le Tour a cessé enfin de ronronner.”


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