Blog de Wally

Ce qui est hors des gonds de la coutume, on le croit hors des gonds de la raison. - Montaigne

Chronique de Gérard Oberlé sur les étrennes

Paru dans Lire il y a un an.


© Franck Courtès

«La nature, en vous faisant naître, vous étrenna de ses plus doux attraits», écrivait Voltaire à une amie qui sans doute vous ressemblait, ma chère Emilie. Le verbe de ce distique est de saison. Etrennons donc ad perpetuam rei memoriam! Après la fanfare, le pompier! Après le boueux, le postier! Etrennons la bignole et le coursier, le toubib et le plombier, étrennons les parents terribles, les orphelins de la police, les mendiants ingrats, les servantes maîtresses, les vignerons et les barmaids, sans oublier nana et monsieur le Curé. Etrennons aussi l’Amicale des taquineurs de goujats, celles des peigneurs de girafes, des caresseurs de vieilles Muses départementales, des ramasseurs de feuilles mortes et celle des amants désunis, et quand il n’y aura plus personne à bakchicher, nous nous étrennerons nous-mêmes. «Charité bien ordonnée et les vaches seront bien gardées», dit le proverbe. Est-ce que vous croyez toujours au Père Noël? Je vous entends glousser! Passons donc sans regret sur ce vieux schnock qui, dans les années 1930, tapinait pour une marque de soda yankee et voyons plutôt d’où vient la coutume des étrennes. J’ai en main un svelte et raffiné petit livret tout de blond vêtu et doré sur tranches, titré: De l’origine des étrennes. L’érudit voyageur lyonnais Jacob Spon le donna en 1674 comme étrennes à un conseiller du duc de Wurtemberg. C’est chez Symmachus, un des derniers défenseurs du polythéisme en Occident, qu’il a puisé ses informations. Vers la fin du IVe siècle, quand les nouveaux sectateurs christianisaient les vieux temples romains, le «paganisme» tenta un ultime combat. Avant d’agoniser, les anciennes divinités élevèrent une éloquente mais vaine protestation par la voix de Symmachus. De ce grand homme il ne reste que les Lettres, des épîtres dans le genre de celles de Pline le Jeune où les curieux peuvent butiner comme fit Monsieur Spon. D’après Symmachus, l’usage des étrennes fut introduit sous les premiers rois de Rome. Comme marque de déférence, on envoyait aux magistrats des rameaux de verveine cueillis dans le bois sacré de Strenia, la déesse de la bonne santé. De là le nom strena qui signifie «étrenne». A cette tisane on joignit ensuite des figues, des dattes et du miel, pour souhaiter aux amis une année douce et sucrée. Sous les Césars, les étrennes se firent mirifiques. Le grisbi remplaça le pot de miel, la nouvelle aristocratie chrysogène trouvant que leurs ancêtres furent bien naïfs de croire le miel plus délectable que l’or et l’argent.

Si le mot étrenne vient de Rome, il n’en va pas de même pour la coutume elle-même qui a toujours existé un peu partout. Sur nos vieilles collines du Morvan, ça n’est pas la verveine latine, mais le gui que les druides allaient cueillir pour l’an neuf. Mais inexorablement, l’Eglise condamna tout ce qui pouvait rappeler un culte qu’elle abominait. Ceux qui persistaient à célébrer le jour de l’an par des danses, des mascarades et des cadeaux étaient excommuniés. Au Moyen Age, les talibans catholiques qualifièrent ces présents d’étrennes diaboliques. Pure tartufferie: des fêtes chrétiennes remplacèrent les joyeusetés idolâtres, mais l’arrosage obligatoire se maintint sous tous les régimes. Imitant les derniers Césars, les rois modernes tenaient des cours où les vassaux venaient déposer à leurs pieds une moisson de cadeaux liquides et solides. Avec la République, ce fut le «monde à l’envers»: les grands se mirent à distribuer des étrennes aux humbles, et les maîtres récompensèrent les serviteurs.

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